POND, CE QUI NE SE DONNE PAS À VOIR


De la proximité de la nature, livrée au voyageur qui foule les chemins, qui arpente les sentiers de montagne, qui traverse les lacs à la lueur d’une nuit étoilée, qui mêle son souffle aux éléments et s’arrime à plus grand que lui pour percevoir et relier, de cette traversée-là émerge le travail de Rose Morant. 


Par une approche intime, dans laquelle elle puise aux sources de l’animisme, Rose Morant restitue une conscience cosmique. Cette intimité de ne faire qu’un avec le tout, elle l’arrime à des réminiscences sensorielles : la surface noire de l’eau d’un étang couvert de nénuphars aux couleurs translucides à Tokyo, le jaune d’or des feuilles d’un automne russe, l’éclat du verre après une tempête à Hong Kong, l’eau suspendue aux fleurs de lotus sur les lacs en Asie. 


Présentée par la galerie Seizan, l’installation Pond, paysage intérieur de quatre saisons porté par la lumière profonde du noir, restitue un mouvement avec une attention infinie aux matériaux. Le processus naturel du matériau né de l’amalgame de la poudre de fleurs séchées à de la résine d’arbre à laque, caractéristique des offrandes déposées dans les temples de l’Asie du Sud-Est, nécessite de se caler sur un temps long, le séchage à chaque passage de laque étant soumis à l’évaporation naturelle des eaux enserrées dans le magma. 


À l’instar de l’artiste minimaliste Lee Ufan, Rose Morant porte une attention particulière à la matérialité et à la simplicité des éléments qui composent ses œuvres, mais elle y exerce une part d’agency , c’est-à-dire une efficience dans ce qu’elle dépose en secret, dans la manière d’ordonner l’installation. L’espace, les interstices, le rythme, le placement des pierres et des objets s’organisent et se dotent d’un pouvoir singulier. Les quatre saisons de Pond agissent comme une ondulation temporelle. 


« J’ai là un motif délicieux des petites îles au ras de l’eau », écrivait Claude Monet à sa belle-fille Blanche Hoschedé en 1895 . La myriade des petits jades ovales et translucides qui constellent l’étendue horizontale de l’Eté restitue la fraîcheur opalescente des nénuphars flottants comme des îlots sur la surface sombre.


La présence de l’eau est constante dans le travail de Rose Morant. Sans doute parce que liquide, gazeuse ou solide, vivante et dotée de mémoire, l’eau sur le plan symbolique remonte à la source du sacré. 


Le travail sculptural de Ice interroge la trace mémorielle de l’eau et le fragile équilibre du mouvement vital, sans cesse à reconquérir. L’abstraction évoque ici un archétype de la représentation d’un paysage saisi dans une mémoire lointaine. Rose Morant condense ces immensités paysagères en un microcosme qui résulte d’une tension intérieure entre un ressenti profond de la matière avec laquelle l’humain se confronte et sa restitution au monde qu’elle questionne. 


C’est un travail de cosmo-géographe sur la mémoire, le mouvement et la lumière.


Les tableaux recouverts de poudre de fleurs et animés de signes jouent un subtil dialogue avec la blancheur des pierres d’albâtre, les nénuphars de laque, les éclats d’or, une transparence qui affleure. Le temps suspendu nous invite à une méditation, les panneaux de laque miroitant l’invisible de cette contemplation. 


Comme avant elle les peintres de la couleur et de la lumière Rothko ou Monet, Rose Morant fait de la matière travaillée un espace spirituel dédié à l’expression des sentiments profonds qui la traversent. Elle pourrait faire sienne cette déclaration de Pierre Soulages : « J’aime aller vers, ou plutôt laisser venir ce qui en nous se trouve au plus enfoui, au plus secret  .» 

Constance de Monbrison 

Responsable des collections Insulinde, Musée du quai Branly



 

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Alfred GELL, Art and Agency. An Anthropological Theory, Oxford, Oxford University Press, 1998. 
Claude MONET, lettre à Blanche Hoschedé, 1er mars 1895, Fondation Claude Monet, fonds Monet, n°276.    
Pierre SOULAGES, Anne-Camille CHARLIAT  L’intériorité dans la peinture, Entretiens, Hermann éd., Paris, 2019.